J'ai lu, dans le Nouvel Obs, des extraits du Quai de Ouistreham de Florence Aubenas. Florence Aubenas, c'est certain, est une femme sincère. Pourtant, il y a quelque chose qui me gêne dans son dernier livre. Sans doute de ne pas l'avoir écrit avant elle. Moi aussi, j'aurais parlé de ma conseillère Pôle-Emploi. Elle s'appelle Sandrine.
Florence Aubenas a côtoyé la sienne durant six mois. Moi, ça fera bientôt six ans. Au train où va la crise, un jour prochain Sandrine m'informera que je bénéficie des mesures pour les plus de cinquante ans. Je l'entends déjà m'annoncer la bonne nouvelle de sa voix douce. Je la remercierai, un peu gênée. Jamais de mon côté, je ne pourrai lui faire plaisir, lui dire que tout cela, c'était une blague. Que mon congé sabbatique est terminé, que je vais réintégrer mon vrai job et ma vraie vie et la laisser s'occuper des gens qui ont de vrais problèmes.
"La souffrance n'est jamais provisoire pour celui qui ne croit pas à l'avenir", écrit Camus dans L'homme révolté.
Aussi, se mettre à la place des autres quand on n'a pas du tout le même avenir, ce n'est pas vraiment se mettre à la place des autres. De la même façon, pourrait-on concevoir de se mettre dans la peau d'un otage juste le temps d'un reportage ? Pas du tout la même chose que d'être otage. Je ne doute pas que Florence Aubenas insiste sur ce détail, de taille, avant de se lancer dans son récit de la vie ordinaire de gens extraordinaires. Mais qui lira son livre ? Les patrons ? Les femmes de ménage ? Les travailleurs précaires ? Moi ?
En tous cas, les journalistes -et n'est-ce pas l'essentiel, à tout le moins, la sensation de l'essentiel. Ainsi celui du Monde qui (s') écrit " Une fois le livre terminé, on se dit que non, jamais on ne verra plus les choses du même oeil. " Ainsi soit-il.